Touriste Tropique Roman

février 4, 2011

Chapitre Premier

Comment Victor s’enchanta dans les îles Sandwich

« When I be losing I be gettin’ my ass whupped. But when I be winnin’ I be doing the ass whuppin’! »  Rampage Jackson

«  Si j’arrive pas à me dégager il va finir par m’écraser le maousse costaud!  Le polynésien ne pèse pas lourd dans les salons où l’on cause on se l’accorde, mais il pèse une tonne sur un tapis de lutte et là j’suis sous la tonne pas à la discusse. Il me travaille l’artiste en métaux lourds, il me pétrit à l’ancienne façon femme du boulanger. Je me débats comme je peux, je gigote comme une poignée de friture jetée sur l’herbe pris sous la nasse de sa couenne tonique. Sa poitrine large m’enfonce le sternum tandis que mon diaphragme peine à faire double emploi ; je crachote et j’avale un peu d’sa sueur en passant : il est sucré l’gros dessalé il doit carburer à la mangue et au soda ! Faut qu’je tente quelque chose avant qu’il saisisse une de mes nageoires et qu’il me la déchire entre ses pinces de tourteau. J’ferme les yeux et j’m’arc boute : je le pousse avec mes hanches de toutes mes forces et je glisse de quelques centimètres sur le côté droit, j’arrive avec peine à plier mon genou, je raidis mes lombaires et profitant d’une seconde d’hésitation je place mon pied contre ses côtes et le repousse violemment, il a à peine le temps de regagner son équilibre que je suis déjà sur mes pieds, un peu essoufflé mais vaillant, prêt à lui faire manger quelques droites pour lui apprendre à me monter sur la crépine sans y être invité. J’le sens qui fatigue, à force de jouer au morse échoué il s’est grillé la réserve, il est à sec! Le muscle ça fait joli sur les plages mais dans la cage ça consomme plus d’oxygène qu’un sumo sur les pyramides. Il m’balance un direct sans trop y croire que j’esquive aussitôt, je passe dessous et plonge mon crochet dans ses flancs, dans un réflexe il baisse sa garde et immédiatement j’remonte avec le même crochet et j’le cueille sur la pointe du menton. N’importe qui serait tombé raide mais pas l’ami cahouète, il a du ressort le gaillard avec en prime plusieurs épaisseurs de crâne pas homologués ; il reste planté là majestueux sur ses fondations tel un arbre de Banian, mais ses yeux racontent une autre histoire, ça clignote dur, ça papillonne sec dans la tour de contrôle : « Allo Papa Mango Charlie ! » ses paupières applaudissent frénétiquement mon crochet du gauche tandis que ses orbites tanguent comme deux boussoles par gros temps. Il sursaute idiot, il cherche à me fixer de toutes ses forces mais ne peut concentrer son attention tout ébloui qu’il est. Il fait des petits bonds sur place comme on s’échauffe avant un jogging, il souffle fort pour faire bonne mesure mais ça prend pas, cette fois j’le tiens ! J’me jette en avant pour la curée, gauche droite crochet gauche droite crochet ! il prend deux séries dans la cafetière sans broncher moi j’m’escrime comme à la parade et malgré ma poitrine qui joue à la chaudière de loco façon la « bête humaine », je redouble d’effort et repars à l’assaut galvanisé par sa passivité. C’est l’hallali nos respirations se mêlent comme deux cors de chasse hystériques avec en écho quelques encouragements stridents qui sonnent comme des hurlements de clébards en meute, puis une note plus aiguë se détache, celle de la sonnerie qui annonce la fin du round… « Merde j’le tenais! »

Il faisait trop chaud dans ce petit jaune d’œuf cuit qu’était la salle d’entraînement de Moiliili. Une pièce à peine plus petite qu’un court de tennis, avec une demie douzaine de sac de frappe noirs pendus aux plafonds et recouverte de tapis de lutte de la même couleur, sur le sol et les murs, qui se décollaient lentement et rebiquaient des encoignures. De gros néons jaunâtres aplatissaient le tout et donnaient au lieu ce grain rêche et âpre commun à tous les temples voués à la testo. Une salle classique de MMA comme il en avait fleurit des milliers aux States au milieu des années 2000. Dehors la chaleur moite de l’automne Hawaiien collait au corps comme une langue au palais et seuls les précieux « trades winds » qui balayaient irrégulièrement l’île rendaient la vie supportable. Pour les entraînements on s’accrochait à l’air conditionné. Une douzaine d’hommes de toutes tailles et de toutes origines se tenaient là : « united colors of baston », certains assis ou même allongés tranquilles à tailler une bavette ou se contentant d’observer et d’encourager les combats qui prenaient place çà et là. Une atmosphère détendue et studieuse qui donnait à la scène l’aspect bénin d’un club de gentleman et qui ne s’agitait que lors des séances de « sparring ». Chacun vaquait à sa tâche du moment, impassible et sans émotions apparentes; les duels se décidaient sans drames ni passions, sur un clin d’œil, un hochement de tête, une tape dans la main. Il ne fallait pourtant pas se fier aux apparences, les participants cognaient dur et tenaient à le faire savoir. Il y avait dans le groupe quelques sérieux gaillards, des hawaïens pour la plupart que Victor regardait avec émerveillement. C’est pas qu’il était criquet le Victor, en Europe on le considérait comme un balèze, il y a quelques années on  l’aurait même qualifié sans sourciller de « colosse ». Mais c’était la France d’alors où la perception de la force physique était faussée par un cortège d’épaules étriquées aux thorax rachitiques, d’intellos à pieds étroits et à la réflexion exsangue. Ces minuscules cartésiens bonimenteurs de l’effort et du courage faisaient passer leur pusillanimité pour de la compassion et leur paresse physique pour de la nonchalance. Si Victor semblait solide en Europe avec ses cent kilos et son mètre 90, comparé aux polynésiens il faisait plutôt Biafrais en cure à Vichy. Tout ici bas est affaire de comparaison de la maternelle à la maison de retraite et pour la première fois de sa vie le Victor se prenait de sérieux complexes. Il se souvenait encore de cet hawaïen rigolard dont il avait bloqué le « middle kick » en accrochant la jambe pour découvrir avec stupéfaction l’énorme appendice lesté comme une enclume . Ébahi et presque malgré lui il avait lâché « You are not gonna fall on your ass with those babies !”. L’autre chaussait du 56! Ouais cocotte t’as bien entendu, et attention du 56 palme aussi large que long avec des orteils comme des saucisses de pays, du nougat « boite à chaussure » pour gros temps qui permettait au naturel de courir sur le sable sans s’enfoncer et de propulser son corps avec la force de deux larges pagaies contre les courants marins qui caressaient les îles en sirènes fourbes. Tout le reste chez les insulaires était du même tonneau.

Victor se perdait en spéculations et s’émerveillait couillon face à cette abondance, cette manne du Pacifique qui fleurissait encore aux quatre coins de l’île. Ça l’excitait toute cette richesse, cette vie qui poussait envers et contre tout, par dessus tout, découvrant des plantes et des êtres extraordinaires qui suscitaient l’exclamation; du cancrelat XXL aux arbres comme des immeubles en passant par une humanité avec un goût de revenez-y d’avant l’expulsion de l’Eden naturiste. Victor se chauffait les méninges et échafaudait des théories plus ou moins absconses au gré de ses expériences afin de comprendre le gigantisme des péquenots du cru. Dans son ignorance béate il rejouait à Bougainville, les jeunes âmes masculines s’abîmaient d’éternité dans les lagons polynésiens et Victor n’y coupait pas. Toute cette beauté pleine ça lui remuait les tripes, lui faisait danser les mythes et gonfler la bite. Alors il spéculait: les Hawaïens c’étaient des asiates aux stéros, comme eux ils avaient les cuisses épaisses et les mollets courts et trapus; partout trottaient les pattes solides et cuivrées des petites sirènes insulaires, de jolies mélanges pas ordinaire de philippines, coréennes, portugaises, allemandes, chinoises, polynésiennes, sirènes naturelles et danseuses, croupées comme des poneys de concours, avec des sourires éclatants de roches vives, de sources vives, de pulpe de noix de coco qui vous invite à célébrer commak la grande braderie de toutes les illusions. Il fallait ajouter à ses supputations génétiques l’aspect alimentaire de la chose. Pendant qu’en Europe on s’étouffait avec des choux et des navets dans l’humidité froide des cagnas syphilitiques, les polynésiens se tapaient la cloche au soleil avec des poiscailles de première et du cochon grillé pour banquet celte. Un régime riche en protéines et en fruits que complétait une vie d’effort en plein air dans des conditions optimales. Bien sûr aujourd’hui la situation était passablement différente, après les grandes « colonisations de vacances » et l’arrivée en masse des folles de la messe et autres pincés de la raie à la mélanine poussive, les maladies avaient suivis le mouvement. Ces pestilences de la pensée inquiète qu’on attrape là où végétaient leurs obsessions mortifères de réprimés du zobi, ces fleurs du mal puantes et mortelles comme de la moquette acrylique humide pour arpions sales avaient changé la donne. De Cook à Obama on leur en avait fait avaler des couleuvres aux « natifs », des boas au diamètre de noix de cocos avec en prime la coque et la bourre. Pour faire bonne mesure les hawaïens accompagnaient le mouvement poliment en s’envoyant consciencieusement des tonnes de sucreries, des hectolitres de sodas collants et des quintaux de mauvaises viandes étalés à longueur de barbecues sur les pelouses rases des parcs tropicaux. De les voir se dandiner les uns derrière les autres le long des avenues d’Honolulu pouvait surprendre, voire amuser le pékin de passage. Ça faisait partie du programme, une étape obligée de l’ « Aloha tour »; comme César promenait jadis ses triomphes sur le mont Palatin, le touriste mateur avait droit au spectacle ambulant de la déchéance physique des vaincus. Déchéance toute relative si l’on comparait les idiots du voyages aux anciens maîtres aux épaules d’Atlas. Les touristes n’en loupaient pas une miette; en chroniqueurs digital du vide, l’Iphone greffé à la pogne comme un moignon voyeur, ils imprimaient frénétiquement des milliards d’images qu’ils ne regarderaient sans doute jamais plus.

Victor ne souriait pas, cette bonhomie vigoureuse et paisible lui inspirait instinctivement le respect. C’était d’ailleurs sans illusion, il avait croisé ça et là des grugés qui l’avaient mauvaise et qui regardaient tout « Haole » (prononcer avec le h aspiré Holi) ou blanc bec importé, comme une punaise envahissante à écraser d’autorité. Victor ne s’offusquait pas de si peu. Il s’en tapait la bonbonnière car il avait tout de suite accroché avec les insulaires, il partageait avec eux un goût pour les duels physique pour lesquels ils semblaient être nés. Jamais il n’avait vu de population plus passionné par le combat d’homme à homme. Lorsqu’il descendait de chez lui pour son entraînement journalier, avec ses gants et ses protèges tibias sous le coude, il rencontrait presque immanquablement un nouveau voisin qui goûtait le combat en amateur passionné et lui envoyait un salut ou un encouragement complice. Des pères de familles en débardeur, balèzes et rigolards, assemblés autour de quelques « burgers » grésillant, jusqu’au jardinier Philippin flottant dans son short aux motifs militaires, arborant fièrement sur l’avant bras un Manny Pacquio barbu et multicolore, en passant par les gosses du quartier qui portaient des tee shirt « tap out » plein de cranes et de slogans impitoyables, tous s’enflammaient pour la baston. Le fight ici n’était pas le lynchage en vogue dans certains quartiers de France où l’on se jette en hyène vicieuse sur une victime esseulée. Les combats qui passionnaient l’île étaient d’une toute autre nature, on prenait du plaisir et de la fierté à se mesurer et à se cogner d’homme à homme « mes poings dans ta gueule et plus si affinités » le vainqueur emportait la mise. Lorsqu’il y avait un tournoi UFC sur Pay per View on entendait vibrer de concert en insectes monstrueux et avide, les tours des quartiers populaires. Et si en plus le formidable BJ Penn, natif d’Hilo sur la grande île avec sa gueule de bonze d’apocalypse, avait un combat, tout un peuple éructait d’un seul cri et Victor beuglait de concert. Il trouvait dans cette passion une langue familière et universelle, un monde fait de codes précis immédiatement compréhensible de tous. Cette discipline à l’instar du volcan qui les portait à la surface du Pacifique le tenait droit et heureux, insouciant et elle nourrissait son corps et son âme d’une manne invisible et bienfaisante qui l’enchantait tout entier.

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